11

« Elle est morte, je le sais. Sinon, elle aurait trouvé un moyen de communiquer avec moi. Et d’ailleurs, où serait-elle allée ? »

Sénofer posa la main sur l’épaule de son frère – avec réticence, car il répugnait au contact physique entre eux.

« Quoi qu’il en soit, Méritrê a disparu. Résigne-toi. »

Il n’aurait jamais cru que son cadet éprouvait pour cette femme des sentiments si profonds. N’avait-il pas affirmé qu’elle lui était indifférente ?

« C’est dur, surtout maintenant que le vieux grigou est mort.

— Ne me dis pas que tu comptais l’épouser ?

— Elle se montrait toujours douce et attentive, répondit Méten d’un ton morne.

— Elle avait dix ans de plus que toi ! En outre, elle laisse une fille en âge de se marier, et qui hérite d’une fortune.

— Tu te répètes.

— Toi qui prétendais que tu ne l’aimais pas ! Enfin, quoi ! Ce n’est qu’une femme ! Il y a des intérêts plus dignes de considération, et plus difficiles à remplacer.

— Peut-être, n’empêche que j’avais réussi à la souffler à Douaf. Tu sais comment il me traitait et quels affronts j’ai dû supporter. Puisse Seth pisser dans la bouche de son cadavre ! »

Sénofer pinça les lèvres. Le plan était trop parfait pour être abandonné. Au fond de son cœur, il se réjouissait que Méritrê eût disparu. Elle n’aurait jamais hérité de Douaf. Il connaissait assez bien le marchand pour savoir qu’il avait modifié son testament dès l’instant où il l’avait soupçonnée d’infidélité. Mais Méten était un jeune impétueux, s’emballant au lieu de réfléchir. C’est pourquoi Sénofer lui était indispensable, alors qu’il n’était pas indispensable à Sénofer.

« Nofretka aura besoin d’un protecteur, insista doucement le prêtre.

— Elle est amoureuse d’Héby.

— Et où est-il, celui-là ?

— Nous en discuterions en vain jusqu’à ce que notre langue se dessèche, coupa Méten. Considérons plutôt les conséquences de la mort de Douaf en ce qui nous concerne.

— Elle sert nos desseins », dit calmement Sénofer.

En son for intérieur, il pensait différemment. La mort de Douaf était un fâcheux contretemps. Désormais, Nofretka serait maîtresse de son propre destin. Méten devrait joindre le tact à la rapidité s’il voulait se l’attacher. Sénofer aurait aimé se sentir plus optimiste quant à l’issue de ce projet. Enfin ! Si son frère ne savait pas se débrouiller tout seul, il lui donnerait un coup de pouce. Pas question de laisser filer la fortune de Douaf.

« Celui qui l’a tué a peut-être agi sous le coup de la fureur, sans peser les conséquences, remarqua Méten.

— « Celui », dis-tu ? Ce n’était pas forcément un homme. Cela aurait pu être n’importe qui. Douaf n’était pas aimé. Même sa fille a pu juger bon de s’en débarrasser. Après tout, vivre seule avec lui dans cette grande maison… Mais tu es meilleur juge que moi, j’imagine. »

Méten se mordit les lèvres.

« Et les autres ?

— Tu crois que l’un d’entre eux a fait le coup ? À toi de trouver lequel. C’était toi, le secrétaire : tu as tout observé de l’intérieur.

— Je n’ai pas reçu leurs confidences.

— Allons ! Cela faisait partie du plan : tu voyais tout, écoutais tout. Tu étais au cœur du complot.

— Ce faisant, je suis devenu leur complice…

— Oui, mais tu sais que je ne permettrais pas qu’il t’arrive du mal, petit frère. Et d’ailleurs, ce n’était pas mon idée mais celle d’Héby. Où sont-ils, en ce moment ?

— Au quartier général d’Ouserhet.

— Le sort d’Ipour et de Douaf les rend méfiants ! Tu serais bien avisé de les imiter.

— Tu penses que c’était Héby ?

— Je ne sais pas… Vers la fin, je crois qu’il n’avait plus confiance en nous.

— Il espérait que nous aurions fini avant son départ pour le front.

— Oui, dit Sénofer en souriant. Par bonheur, nous avons réussi à gagner du temps. Mais en soi, cela a pu donner lieu à des soupçons.

— Il voulait tout reprendre en main ! maugréa Méten. Il se serait retourné contre nous.

— S’il était fidèle à son propre idéal, à son combat contre la corruption qui sévit ici, alors cela aurait été parfaitement légitime.

— Néanmoins, nous sommes parvenus à le duper.

— Les zélotes de ce genre sont souvent aveugles devant leur ennemi le plus proche, approuva Sénofer avec satisfaction. C’est pourquoi il n’a été qu’un instrument entre nos mains, comme un pipeau entre celles d’un enfant. Pas besoin de génie pour en tirer une note.

— Mais s’il est de retour… s’il a un complice dont nous ignorons tout… alors, nous courons un terrible danger.

— À cause de ce déserteur ? S’il ose réapparaître, il signe son arrêt de mort.

— Mais si une raison solide justifiait sa désertion ? insista Méten, refusant de se laisser convaincre. Et s’il coordonnait son plan avec la fin de la guerre et le retour d’Horemheb ?

— Et « si » ! Et « si » ! railla Sénofer. Puis-je savoir comment il accomplira ce miracle ? Est-il d’essence divine ? Je ne crois pas. Quand bien même il se cacherait en ville, nous le terrasserons avant qu’il ait pu nous nuire. Quant à son plan, nous saurons le déjouer. Nous anéantirons les autres et le mérite d’avoir nettoyé la ville rejaillira sur nous.

— Que faut-il faire ?

— Découvrir ce que trament Ouserhet et Kamosé, et tenir Atirma à l’œil. Je veux sa tête.

— Je connais tes projets, grand frère ! dit Méten, un demi-sourire aux lèvres.

— Puisque notre père a choisi d’ignorer mon droit d’aînesse et nous a légué ses biens en parts égales, je dois veiller à mes propres intérêts, répliqua sèchement Sénofer. Et maintenant, pars ! Tout ira très vite. Ils liquideront leur petit commerce avant la fin de la guerre.

— Tu oublies que je tenais leurs comptes. Je connais la cachette des papyrus, et je peux montrer comment chaque envoi d’esclaves à Alasia a été camouflé. Ils avaient besoin de conserver la trace des vraies négociations, pour s’assurer que chaque hyène recevrait la même ration de viande.

— Alors, quant à Atirma ?…

— Je détiens tout ce dont tu as besoin pour le détruire.

— Où sont les documents ?

— En lieu sûr. »

Les deux frères se regardèrent, tentant mutuellement de se sonder sans y parvenir.

 

Nofretka faisait impatiemment les cent pas dans le cabinet de son père. Elle s’arrêtait de temps en temps pour s’asseoir sur un des tabourets massifs près de la fenêtre, puis se relevait au bout de quelques secondes pour reprendre ses allées et venues.

Assis au bureau, Chérouiri la contemplait. Pendant les deux jours écoulés depuis la mort de Douaf, elle était devenue adulte. Son visage n’était pas marqué par l’affliction, mais par la détermination. Il y discernait également une dureté nouvelle et, dans les yeux, une lueur qui lui rappelait vaguement Douaf. Le testament avait été lu et validé par Kamosé. Sous peu, Nofretka entrerait en possession d’une immense fortune. Qu’en ferait-elle ? Resterait-elle à la cité de la Mer ? Il lui appartiendrait d’en décider.

La jeune fille se sentait solitaire et effrayée par ces lourdes responsabilités, tombées trop tôt sur ses épaules. Elle devrait les affronter. Il faudrait examiner les affaires de son père et décider de leur gestion. Même si elle avait ressenti le besoin de pleurer le défunt, elle n’en aurait pas eu le loisir. Douaf se trouvait entre les mains des embaumeurs. Dans soixante-dix jours, lorsqu’il serait inhumé, elle serait libre. Elle avait déjà choisi la voie qu’elle voulait suivre. C’était tout simple : partir de cet endroit. Mais pas seule.

« Tu dois me dire où il est !

— Je te répète que je n’en sais rien, répondit Chérouiri. C’est toujours lui qui me contacte.

— Alors, la prochaine fois, explique-lui que je dois le voir impérativement. A-t-il appris ce qui est arrivé ?

— Je ne l’ai pas vu depuis. »

Nofretka se tourna vers la fenêtre, pensive.

« Je suis sûre qu’il sait. Que fait-il ?

— Il attend son heure, déclara doucement Chérouiri.

— Que veux-tu dire ?

— Il a des projets qu’il compte exécuter quoi qu’il arrive.

— Mais la mort de mon père change tout ! Nous devons décider d’un plan d’action. Nous pouvons partir ensemble, à présent.

— Il ne s’en ira pas avant d’avoir achevé la tâche qu’il s’est fixée.

— Peut-on savoir laquelle ? »

Chérouiri garda le silence. Il aurait pu prétendre qu’il l’ignorait, mais elle aurait senti qu’il mentait. Il lui en avait déjà trop dit. Il ne lui révélerait pas qu’il soupçonnait Héby d’avoir assassiné son père. Ipour, Douaf, puis viendrait le tour de Kamosé, d’Ouserhet et d’Atirma – et, enfin, des deux frères, car Héby voyait enfin clair dans leur jeu. Il y avait mis le temps ! Chérouiri ne dirait pas non plus qu’Héby n’était plus le même homme. Il avait envoyé un message d’amour à Nofretka, mais ces mots-là venaient de la bouche et non du cœur. Héby s’était laissé posséder par son idéal, qui peu à peu le consumait. Y avait-il de la place dans ses pensées pour autre chose que sa mission : être le porte-étendard de son héros, le général Horemheb, en restaurant la justice sur la Terre Noire ?

« Cette tâche consiste à rétablir l’ordre dans la cité pour la présenter en cadeau à Horemheb. »

Nofretka le considéra, sidérée.

« Aucun désordre n’y règne. Et en quoi cela incomberait-il à Héby ?

— Je ne sais pas.

— Et pourtant, tu l’aides !

— Oui. En partie parce que j’ai foi en lui, en partie parce que c’est dans mon intérêt.

— Tu trouves que c’est une réponse ?

— La meilleure que j’aie à te donner. »

Elle s’approcha de Chérouiri, s’agenouilla et lui agrippa les jambes.

« Tu sais où il est ! Conduis-moi à lui, et je le guérirai de sa folie.

— Je lui dirai que tu as besoin de le voir. Je suis sûr qu’il viendra à toi. »

Nofretka se leva et retourna près de la fenêtre, où elle regarda la lumière mourir sur la mer tandis que le soleil plongeait derrière l’horizon.

 

Tandis que les voix de ses complices bourdonnaient à ses oreilles, Ouserhet songeait que c’en était fini du bon temps. Déjà, il avait reçu les rapports auxquels il s’attendait depuis quelques semaines. Du front, Horemheb signalait que les prochains convois vers la cité de la Mer ne comprendraient pas de captifs khéta et khabiri à vendre comme esclaves, mais des soldats, retournant sur la Terre Noire. Le camp militaire serait réduit à un petit fort, où une brigade resterait cantonnée dans un proche avenir. Ouserhet se verrait délié de son commandement. Horemheb lui-même reviendrait dans les dix jours. Il exigerait alors un rapport complet et passerait l’inspection avant de décider de la future carrière du chef de garnison.

Sa future carrière ! Façon de parler, réfléchissait sombrement Ouserhet. Ses moignons lui faisaient mal, comme souvent lorsqu’il était sous tension. Il fléchit sa main mutilée dans une vaine tentative pour atténuer la douleur.

Il regarda tour à tour Kamosé, qui avait pris la parole, et Atirma, avachi sur son siège, qui fixait la table d’un air morne. Où était Méten, et où étaient les comptes dont Douaf avait eu la responsabilité ?

Que penser de la mort du marchand ? Celle d’Ipour pouvait s’interpréter comme un acte isolé, un accident malencontreux ; mais ce nouveau meurtre confirmait leurs pires soupçons : quelqu’un en voulait aux dirigeants de la cité. Qui ? Les Mézai, comme toujours, s’avouaient impuissants. Et même le scribe venu de la capitale du Sud s’avérait incapable de remonter jusqu’à l’assassin du grand prêtre. Ouserhet était soucieux quand il pensait à ce que Huy risquait de découvrir au cours de ses investigations. Dès le début, il s’était opposé à ce qu’on recourût à ses services, mais Kamosé avait agi sans consulter personne. À moins qu’il obéît à des ordres dont Ouserhet n’avait pas connaissance ? Ses pensées en vinrent au roi. Ay n’avait pas donné congé à un si haut fonctionnaire à seule fin d’enquêter sur la disparition de son fils. Que soupçonnait-il ?

Le commandant observa à nouveau ses compagnons et une interrogation se forma dans son cœur : jusqu’où iraient-ils pour sauver leur peau ? Il résolut fermement de rester sur le qui-vive.

« Nous n’avons rien à craindre, assurait Kamosé. Nous avons mis de côté une assez grande partie de nos gains pour faire illusion lors d’une enquête. Tout ce que le roi voudra voir, c’est le produit des ventes d’esclaves. Il ne se doutera pas que les bénéfices étaient considérablement supérieurs.

— Si Ay veut voir des esclaves, je lui montrerai les miens, renchérit Atirma. Comment saurait-il qu’il y en a bien plus ? Ce n’est pas eux qui iront le lui apprendre !

— Il en reste quelques-uns au camp, ajouta Kamosé. Des loques humaines dont les gens d’Alasia n’ont pas voulu. Une chance que nous ne les ayons pas tués ! Il faut les maintenir en vie et bien les nourrir. Leur présence étayera nos dires. Atirma pourrait même s’en porter acquéreur devant le pharaon.

— Ay est loin d’être stupide, objecta Ouserhet. Je me sentirais plus à l’aise si nous avions les comptes de Douaf en notre possession.

— Je vais demander à Méten de les chercher, décida Kamosé. En voilà un dont il est inutile de se méfier. Il est compromis au même titre que nous. Comment nous trahirait-il sans se perdre lui-même ? »

Peut-être as-tu raison, pensa Ouserhet. Mais en ce qui me concerne, dès que ces comptes sont entre nos mains, Méten est un homme mort.

« Nous avons un problème autrement plus sérieux, reprit Kamosé dans le silence.

— Lequel ?

— Huy. »

Ouserhet ne put contenir un geste d’impatience.

« J’aurais cru que notre problème était qu’on examine les comptes de trop près.

— Exact, coupa Atirma. Mais au cas où tu l’aurais oublié, le fils de Huy est Héby, qui ne s’est sûrement pas volatilisé dans les airs. »

Ouserhet n’apprécia pas la froideur cinglante de son compagnon. Il le foudroya des yeux, mâchoires crispées.

« Pas de discorde entre nous ! intervint Kamosé. Le seul moyen de nous en sortir, c’est de nous serrer les coudes. Nous n’aurons aucun problème si nous restons soudés.

— Huy est inoffensif. Quant à Héby, quel mal pourrait-il nous causer ?

— Tu sais que mon serviteur a suivi Huy chez son ex-épouse, et ce qu’il m’a rapporté.

— Si Héby est en ville, où se cache-t-il ? Et dans quel but ?

— Il attend peut-être l’occasion d’agir.

— Foutaises ! Il ne peut rien contre nous. Rien !

— C’était un jeune homme idéaliste, remarqua le gouverneur.

— C’est à Ouserhet que tu parles d’idéalisme ? dit Atirma en ricanant. Que veux-tu qu’il y comprenne ? Franchise, intégrité, droiture, il y a longtemps qu’il a dit adieu à ces nobles sentiments ! »

Ouserhet fut pris d’une folle envie d’écraser son poing sur cette face charnue, mais il se contint en serrant les dents. Dans l’active, il n’aurait jamais été la proie de ces vautours ! Il n’avait que trente ans. Ce n’était pas bien vieux. Il parviendrait peut-être encore à sauver sa carrière, s’il pouvait compter sur la protection du général Horemheb, et si celle-ci suffisait.

« Nous en étions à Huy, leur rappela Kamosé.

— Tenace, intelligent, mais inoffensif », s’obstina Ouserhet.

En son for intérieur, il pensa qu’en cas de crise, il eût préféré avoir le scribe pour compagnon que ces deux-là. Huy lui avait inspiré de l’estime et du respect. Un sentiment très proche de la honte le tenaillait. Mais l’aurait-il éprouvé si la justice n’avait été à deux doigts de le rattraper ? Dans l’œil de son cœur, il revoyait les soldats captifs entassés dans les cales, les chevilles entravées par de lourds blocs de bois. Certains s’étaient blessés dans leur chute. Qu’étaient-ils devenus, à Alasia ? S’ils avaient été vendus sur la Terre Noire, ils auraient conservé une chance de redevenir des hommes libres et même, avec le temps, de rentrer dans leurs foyers. Il se rappela les fouets et les nerfs de bœuf dont les marins usaient et abusaient. Pourquoi ? Même si, de leur point de vue, les prisonniers n’étaient qu’une marchandise, ils abîmaient ce qu’ils venaient d’acquérir. Peut-être cela leur était-il égal ou la peur prenait-elle le pas sur la raison.

« N’avais-tu pas lancé des hommes à la recherche d’Héby ? demanda Ouserhet à Atirma.

— Si. J’en ai doublé le nombre depuis la mort de Douaf. »

Atirma employait un ton plus conciliant. Regrettait-il ses remarques insidieuses ? Non. Il n’y avait en lui que fausseté et hypocrisie.

« Alors ? Ont-ils trouvé une piste ?

— Non.

— La cité de la Mer est une toute petite ville, remarqua Ouserhet, contenant difficilement son triomphe. Toi qui vis ici depuis longtemps, tu la connais sûrement mieux qu’un simple soldat qui n’y résidait avec ses parents que depuis quelques années. Pourtant, il réussit à échapper à tes espions ?

— Le quartier du port est un vrai labyrinthe.

— Apparemment, ses coins et ses recoins ne sont pas un secret pour tout le monde. »

Atirma se rencogna dans un silence maussade.

« Puisque tes hommes ne l’ont pas trouvé, on peut sans doute en conclure qu’il n’est pas ici ? insista Ouserhet.

— Peut-être.

— Je suis convaincu qu’Héby est mort, soit dans l’Empire du Nord, soit noyé dans la Grande Verte. Quelle idée fantasque de l’imaginer ici, ourdissant une vengeance contre nous ! Et de quoi voudrait-il se venger ? »

Il marqua une pause afin que son argument fît son chemin dans les esprits.

« Nul ne l’a aperçu hormis sa mère. Elle a pris ses désirs pour la réalité, ou peut-être a-t-elle vu son khaibit.

— Il était au courant. Il savait que nous trompions l’Empire, dit Kamosé d’une voix sèche. Or, il était lié avec Sénofer et Méten.

— Méten est des nôtres, protesta Atirma, aussi choqué qu’Ouserhet.

— Son père était des nôtres. Méten… je n’en mettrais pas ma main au feu.

— Il nous faut les comptes. Nous avons été trop négligents !

— Comment aurions-nous deviné que Douaf allait mourir ? Tant qu’il vivait, nous n’avions aucune cause d’inquiétude. Les comptes étaient en sûreté.

— Mais ces comptes ne retracent que les transactions fictives auxquelles s’attend le pharaon, et non celles que nous avons réellement conclues, observa Atirma. Il n’y est pas fait une seule mention d’Alasia.

— Méten consignait les sommes véritables, dit Kamosé. Douaf lui-même le lui avait ordonné pour qu’il n’y ait pas d’erreur dans l’attribution des parts.

— Si Héby est de mèche avec les deux frères, et s’il a accès aux comptes secrets, alors il aura plus de preuves qu’il n’en faut pour justifier sa désertion », conclut sèchement Ouserhet.

Cette terrible perspective le rendit étonnamment serein, presque détaché, comme s’il vivait un rêve dont, par bonheur, il ne tarderait pas à s’éveiller.

 

« Il ne croit pas qu’Héby soit en vie », expliqua Aahmès à Huy.

Ils se promenaient dans le jardin, où l’on avait fait l’effort de sarcler les mauvaises herbes. Bien que manquant de couleur, il avait un petit air net et propret. Le plus naturellement du monde, Aahmès avait pris le bras du scribe tout en marchant. Loin d’éveiller les démons de la mémoire, cela semblait les apaiser, confirmer la transition de l’amour à la froideur, puis à l’amitié.

« J’ai moi-même peine à y croire », répondit-il.

Il ne lui avait pas parlé de la boucle, car le doute subsistait dans son esprit. Bien que la coïncidence fût troublante, cela ne prouvait rien, loin de là. Psaro s’était buté quand Huy avait tenté de le lui démontrer et Aahmès réagirait certainement de même.

« Tu n’as pas l’espoir que c’était bien lui ?

— L’espoir nourrit la déception, répondit Huy, éludant par un proverbe.

— Mais, sans espoir, comment franchir les ténèbres ? » répliqua-t-elle, lui en citant un autre.

Ils marchèrent en silence. Le jardin carré était clos par des murs en pisé tout effrités. Huy scruta le bassin rectangulaire, doutant qu’il fût encore habité par des poissons. Mais il se trompait. Un filet de bulles écarta les algues mouchetées flottant sur la surface brune et une grosse carpe montra sa tête un instant.

Bien sûr qu’il espérait ! Il avait beau résister, l’espoir grandissait en lui malgré les arguments de son cœur. Bien que la vie les eût séparés si longtemps, Héby demeurait son fils unique, son seul enfant. Ses sentiments auraient-ils été différents si Senséneb avait été féconde, s’il avait pu fonder une seconde famille ? Il ne connaîtrait jamais la réponse et jugeait futile de s’interroger en vain.

« Si cette guerre se termine bientôt, il n’est peut-être pas trop tard. Nous pourrons nous en relever. Nous avons encore la maison, reprit Aahmès, qui trouvait étonnamment facile de se livrer à cet homme si familier dans ses souvenirs, bien qu’il fût devenu un étranger.

— Comment tes autres enfants vivent-ils cette situation ?

— Ils sont trop jeunes pour vraiment se rendre compte. Évidemment, ils voient la maison délabrée et ils savent que les domestiques sont partis. Mais toutes ces pièces vides sont surtout, pour eux, un terrain de jeux et d’aventures. »

Huy ne demanda pas quelles réflexions leur lançaient leurs petits camarades, ni comment Menouhotep et Aahmès pourvoyaient à leur instruction. Il n’était pas un intime de la maison et se sentait peu enclin à le devenir. Certes, il était heureux de revoir Aahmès, mais il s’était libéré d’elle tout comme elle s’était libérée de lui. S’ils s’étaient rencontrés pour la première fois, ils n’auraient pas ressenti d’attirance. Comme ils avaient changé !

« Et Senséneb ? continua-t-elle. Tu m’as raconté peu de chose à son sujet.

— Nous nous soutenons mutuellement.

— Tu regrettes qu’elle ne t’ait pas donné d’enfants ?

— Non. »

Il devenait muet dès qu’il s’agissait de parler d’elle à son ex-épouse. Lui décrire l’opulence de sa nouvelle vie eût été plus facile. Aahmès l’aurait-elle envié ? Non. La jalousie n’était pas dans sa nature. C’était une personnalité qui se suffisait à elle-même – pas du genre à philosopher sur la singularité de la mémoire, par exemple, et donc plus forte et plus fortunée que lui. Il se refusait à lui avouer qu’il était malheureux en ménage : c’est à peine si lui-même osait admettre ce second échec.

« Si Héby est ici, il se cache bien, reprit le scribe, changeant de sujet. J’ai demandé à Chérouiri de poser quelques questions à droite, à gauche et il est rentré bredouille.

— Penses-tu que je me sois trompée ?

— Non. Étrangement, je te l’avoue, j’ai moi aussi l’impression qu’il est ici. Mais naît-elle du même désir que le tien ? Je ne le sais pas. Tout mon être raisonnable est d’accord avec Menouhotep.

— Nous avons commandé la statue, soupira Aahmès. Je me demande avec quoi nous la paierons.

— Permets-moi de m’en charger. »

Elle lui lança un regard reconnaissant.

« J’espère que tu ne crois pas que j’aie…

— J’aurais dû le proposer depuis longtemps. Ma seule crainte était que Menouhotep…

— Tu restes le père d’Héby. Rien ne saurait remplacer les liens du sang. »

Rien, sinon les liens d’un amour prodigué jour après jour, pensa Huy. Mais on ne lui en avait pas laissé la possibilité.

« Peux-tu me le décrire ? demanda-t-il à Aahmès, que cette question parut amuser.

— Je l’ai déjà fait.

— Recommence.

— Si seulement tu pouvais le voir… »

Tandis qu’elle parlait, le cœur de Huy reforma sa propre image du petit Héby qu’il connaissait. Que représenterait son fils pour lui, à présent ? Il envisageait de le retrouver à l’âge adulte avec autant d’appréhension que d’impatience, tout en sachant que là-dedans aussi, sa maudite curiosité avait sa part. Son fils compterait-il encore pour lui ? Il se préparait déjà à une déception. Menouhotep et Aahmès avaient façonné Héby, même s’ils étaient allés dans le sens d’une tendance naturelle. D’après sa mère, Héby avait toujours pris la vie au sérieux : l’ordre, le devoir étaient des valeurs auxquelles il accordait un grand prix. Il ne se liait pas facilement et ses amis étaient choisis non pour leurs qualités personnelles, mais en fonction de leur utilité. Huy remarqua un certain détachement dans la manière dont son ex-épouse parlait de lui et se demanda quels avaient été leurs rapports. Après tout, les liens du sang n’étaient pas gages d’amour. Il s’interrogeait aussi sur l’amitié nouée par le jeune homme avec les fils d’Ipour. Et si, en réalité, il s’était agi avant tout d’une union résultant d’intérêts communs ?

 

Méten jugeait préférable d’attendre son heure. Il savait que son frère avait raison, qu’il devait désormais enfouir en lui ses sentiments pour Méritrê et se concentrer sur la fille. C’était d’ailleurs joindre l’utile à l’agréable, car Nofretka avait hérité la beauté de sa mère tout en alliant la jeunesse à l’esprit d’Hathor. Mais l’esprit de son père se cachait aussi dans ses traits, rappelant à Méten sa présence exécrée même s’il n’était plus. Jamais il n’éprouverait pour la fille l’amour qu’il avait porté à la mère, mais il exécuterait le plan. Sénofer disait vrai : les occasions qui s’offraient à eux étaient trop belles et trop rares pour ne pas les saisir. Une fois au pouvoir, ils auraient tout le temps de résoudre les problèmes rencontrés en cours de route. Et lorsqu’ils se seraient assuré les biens de Nofretka, qui sait ? Elle pourrait rejoindre ses parents. Que leurs fantômes tentent donc de venir le tourmenter ! Méten les attendait de pied ferme. Il leur arracherait le cœur et laisserait leur ka errer, affamé. Il savait se protéger des défunts.

Mais la mort de Douaf était trop récente pour commencer les travaux d’approche. Sur ce point, Sénofer se trompait. Il fallait prendre son temps. Nofretka appartenait encore à Héby et aucun autre soupirant ne pourrait sérieusement soutenir la comparaison.

En revanche, il importait de mettre les comptes en lieu sûr de toute urgence. Dans le cabinet de travail de Douaf, Méten avait soigneusement dissimulé les papyrus comportant les transactions réelles, ainsi que les rouleaux détaillant les ventes fictives d’esclaves à Atirma, Kamosé, Douaf et Ipour, ainsi qu’à de riches fermiers de la région qui vivaient trop loin pour soupçonner ce trafic. Les jours suivant la mort de son ancien patron, il lui avait été impossible de se rendre chez lui – la maison était en deuil et tout travail était suspendu en signe de respect –, mais à la première occasion, le jeune homme y retourna.

Parénefer lui ouvrit et le laissa entrer sans poser de question. Les affaires de Douaf étant aussi diverses que nombreuses, seul Méten pouvait démêler et expliquer les listes compliquées répertoriant les entrepôts et les propriétés du marchand. En réalité, on attendait de lui qu’il accomplît cette tâche, la dernière qu’il exécuterait en qualité de secrétaire, à moins que Nofretka choisît de le garder comme bras droit. Mais, de l’avis de Parénefer, qui avait eu de longue date l’occasion d’en juger, rien n’était moins probable.

« Où est Nofretka ?

— Dame Nofretka n’est pas là », répondit Parénefer, donnant ostensiblement à sa maîtresse le titre qui lui revenait et s’abstenant de préciser où elle se trouvait.

Méten saisit le reproche et l’insulte implicites, mais il avait des préoccupations plus urgentes que ce domestique présomptueux. Sans répondre, il se dirigea vers le cabinet de travail. Cinq jours étaient passés depuis la mort de Douaf, et ce laps de temps avait été fertile en événements.

La fin de la guerre était officielle. Le vaisseau-faucon apportant la nouvelle avait bien vite été suivi par un premier convoi, et non des moins précieux : celui des chars et des chevaux. En même temps, on avait obtenu d’autres informations : trois compagnies lourdes, dotées d’un nombre de chars restreint, resteraient cantonnées dans des ports de l’Empire du Nord et dans l’intérieur des terres. Les Khéta battaient en retraite et les Khabiri avaient fui vers le nord et l’est. Leur défaite était complète : lors des dernières batailles, aucun prisonnier n’avait été épargné afin que les générations futures sachent ce qu’il en coûtait de se dresser contre la Terre Noire. D’après les rapports des scribes militaires, cette dure leçon avait causé la dévastation de terres verdoyantes et fertiles, et valu la mort à des centaines de femmes et d’enfants. Mais ceux qui restaient ploieraient l’échine devant le roi : bien plus, la famine et la misère les obligeraient à se concentrer uniquement sur le moyen de survivre. Les soldats de retour au pays étaient épuisés, soulagés et ivres de succès ; mais sur de nombreux visages se lisait une souffrance, et, dans les yeux, le souvenir de scènes d’une indicible horreur.

La pire nouvelle, pour les deux frères, était qu’Horemheb faisait déjà voile vers la cité de la Mer. On s’y attendait, mais grâce aux vents favorables l’arrivée du général était beaucoup plus proche qu’ils ne l’escomptaient. Amer, Sénofer déplorait que Douaf ne fût pas mort plus tôt, ou après le départ du général pour la capitale du Sud. Rongeant son frein, Méten avait attendu impatiemment de pouvoir récupérer les comptes. On ne pouvait sous aucun prétexte enfreindre le temps prescrit par la coutume.

Mais ils n’avaient plus que quelques jours pour s’organiser. Horemheb serait absorbé par des affaires autrement plus importantes que la corruption sévissant dans un port provincial. Les frères devraient retenir son attention s’ils voulaient prendre le contrôle du petit monde qu’ils cherchaient à dominer.

Dès que Méten ouvrit la porte, une odeur de renfermé monta de la pièce comme si la présence de Douaf y flottait encore. Il jeta un coup d’œil hâtif à l’intérieur avant d’entrer et de refermer derrière lui. Il s’approcha des étagères qui couvraient le mur opposé à la fenêtre et s’accroupit devant la plus basse, vers la gauche. Il ôta fiévreusement plusieurs rouleaux de papyrus poussiéreux, où des chiffres fanés répertoriaient minutieusement des transactions oubliées. Derrière, protégés par des gaines de cuir, se trouvaient les comptes qu’il cherchait. Mais ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Méten se pencha pour scruter la cavité sombre, comme si ses yeux pouvaient démentir ce que lui disaient ses mains. Rien. Pris de vertige, il se redressa et se força à respirer avec calme. Peut-être sur l’avant-dernière étagère… ? Mais il savait alors même qu’il cherchait furieusement, jetant par terre les documents soigneusement empilés, qu’il ne s’était pas trompé. Les comptes avaient disparu.

 

En quittant Aahmès, Huy décida sans raison précise de passer par l’allée où Psaro avait découvert la boucle de pagne. Espérait-il trouver une preuve plus concluante de la présence d’Héby, ou même y rencontrer son fils ? Il n’aurait su le dire, mais il se doutait qu’un obscur désir de cette sorte l’y poussait. Aucun pesant fardeau n’alourdissait son cœur. Maintenant que la guerre était finie, il serait rappelé d’un jour à l’autre dans la capitale. Il lui faudrait partir de la cité de la Mer en laissant maintes questions non résolues. Il n’était même pas certain de le regretter. Ce serait agréable et rassurant de retourner dans le Sud, en dépit des nuées d’orage qu’annonçait le retour triomphal d’Horemheb.

À mi-chemin, Huy décida de ne pas rentrer tout de suite à la résidence et se dirigea vers sa taverne préférée. Il y trouva Psaro qui l’attendait.

« J’ai bien pensé te rejoindre chez dame Aahmès, expliqua le serviteur avec un sourire, mais lorsqu’on m’a confié ce message, il était déjà tard. J’ai donc décidé de te guetter ici. »

Troublé de voir à quel point Psaro savait anticiper ses réactions, Huy lui rendit son sourire et prit l’éclat de poterie qu’il lui tendait. Quelques mots y était griffonnés d’une écriture encore presque enfantine.

« Dame Nofretka souhaite une entrevue.

— De toute urgence et en secret, précisa le Kouchite, les yeux brillants.

— En ce cas, allons-y sur-le-champ.

— Pas chez elle, indiqua Psaro, à qui le messager avait manifestement fait ses recommandations. Je sais où nous devons nous rendre.

— Alors, je te suis, dit le scribe. Mais ouvrons l’œil, car nous sommes peut-être espionnés.

— Sans vouloir t’offenser, scribe en chef Huy, j’ai déjà pris certaines précautions. Parénefer veille au cas où nous serions suivis.

— Parénefer ?

— Oui. Cet homme mérite plus de confiance que nous ne l’en aurions crédité. »

Huy se montra sceptique. Psaro ne l’appelait par son titre officiel que lorsqu’il avait conscience de dépasser les bornes et le scribe préférait ne pas trop l’y encourager. Psaro était son serviteur, et non son partenaire.

« Ai-je bien fait ? insista celui-ci.

— Oui. »

Un sourire étincelant s’épanouit sur le visage de Psaro.

Ils descendirent la rue baignée de rouge par le couchant et résonnant de cris joyeux, car on continuait à célébrer la fin de la guerre et les tavernes ne désemplissaient pas, même à l’heure du sommeil. Des conscrits marchaient bras dessus, bras dessous en braillant des chansons. Sous peu, ils quitteraient l’uniforme pour retrouver leur ferme, qu’ils prépareraient en vue de la prochaine crue. Mais les troupes régulières resteraient à la garnison. Pour elles, il n’y aurait pas de retour au foyer.

Esquivant les fêtards, Huy et Psaro plongèrent dans une ruelle étroite qui s’écartait de l’artère principale pour suivre un cours tortueux entre de hauts murs blancs. Ils avancèrent en trébuchant sur le sol pierreux, aussi inégal que le lit asséché d’une rivière, jusqu’au moment où ils aboutirent sur une petite place. Ils en avaient déjà traversé trois, chacune pourvue d’un magasin de vins, d’une taverne et de quelques étals. D’autres ruelles s’en éloignaient en serpentant. Souvent, les deux hommes s’arrêtaient sous un porche pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis. Huy commençait à croire qu’il s’était montré trop méfiant. Parénefer avait consciencieusement rempli sa mission.

Sur la dernière place, ils s’immobilisèrent à nouveau. Psaro observa les marchands et repéra une femme qui vendait des cruches en terre cuite et du verre peint du pays des Deux-Fleuves. Un singe galeux gardait l’étal sans conviction, beaucoup plus intéressé par un petit panier de dattes séchées préparé à son intention et où il piochait de temps en temps. Psaro s’approcha de la marchande en évitant deux ou trois soldats éméchés, et échangea brièvement quelques mots avec elle. Il jeta un coup d’œil à Huy qui comprit et le suivit dans un immeuble sordide, dont l’entrée en retrait était flanquée par deux demi-colonnes, autrefois grandioses. Ils grimpèrent au second étage.

« Même s’ils nous ont suivis, ils ne peuvent pas savoir avec qui nous avons rendez-vous, dit Psaro.

— Ils le devineront, répliqua Huy. Ou ils mettront la main sur la marchande et lui extorqueront des informations.

— Pas de danger, affirma Psaro. On peut se fier à Parénefer.

— Qu’est-ce qui t’en rend si sûr ? » maugréa Huy.

Psaro frappa à une porte au bois noirci et durci par le temps. Nofretka leur ouvrit.

Ils entrèrent dans une grande pièce meublée d’une simple table et de deux tabourets. Une autre porte, communiquant avec une chambre, était légèrement entrouverte. Sur la table étaient disposés une cruche de vin, quatre ou cinq verres, des figues fraîches sur une assiette en bois, et du pain ordinaire. Huy remarqua que deux des verres contenaient du vin.

« Merci d’être venu, dit Nofretka.

— Pourquoi tant de mystère ? s’enquit Huy.

— Tu le comprendras bientôt. Désires-tu du vin ?

— S’il te plaît. »

Psaro s’avança pour servir. Il hésita en voyant les deux verres pleins mais, Nofretka en prenant un, il en prépara un autre pour son maître.

« J’ai beaucoup à te dire, et en peu de temps, commença la jeune fille en s’approchant de la fenêtre. Ai-je toute ta confiance ?

— Certes, répondit Huy, surpris qu’elle jugeât nécessaire de lui poser pareille question.

— Bien. La première chose que tu dois savoir est quelle sorte d’homme était Ipour. Je l’ai connu dès ma plus tendre enfance, car il était l’associé de mon père. Je ne sais s’ils étaient amis mais, de toute façon, l’amitié ne signifiait pas grand-chose pour eux. Ils ne croyaient qu’en des alliances, qui, à leurs yeux, étaient le plus sûr moyen d’accéder à la richesse et au pouvoir. Enfant, je l’avais déjà compris sans jamais être sensible à la séduction de telles ambitions. Tu as rencontré mon père. Son visage était-il celui d’un homme heureux, ou même satisfait de son sort ? Son estomac pourrissait de l’intérieur tant il s’inquiétait de ce qu’il possédait et de ce qu’il pourrait acquérir encore. Sa mort n’a ému personne, et son passage de l’orient à l’occident n’a affecté que lui-même. L’œuvre de ses mains ne visait qu’au gain matériel ; c’était un monument bâti sur le sable.

— Tu voulais me parler d’Ipour », lui rappela Huy.

Il songeait qu’après tout, Nofretka allait hériter de cette fortune qu’apparemment elle méprisait tant. Mais peut-être était-ce moins la richesse que l’esprit avec lequel elle avait été amassée qui la consternait.

« Ne m’interromps plus, scribe Huy, dit la jeune fille. Je m’apprête à aborder un sujet pénible, et cela m’est difficile même si tu ne m’es pas aussi étranger que tu pourrais le supposer. Tu es impliqué dans mon histoire de plus près que tu ne le souhaiterais peut-être. »

Elle reprit conscience du verre qu’elle avait gardé entre ses mains et le posa impatiemment.

« Ipour fut le premier à posséder mon corps. »

Dans le silence de mort qui suivit, elle ajouta :

« Et le seul homme qui m’ait touchée, jusqu’à il y a peu. Je ne comprenais pas ce qu’il faisait. Dans ma mémoire, ses premières caresses furent douces, presque flatteuses. Je me sentais rassurée par lui, par son odeur. »

Nofretka s’interrompit, fixant par la fenêtre le mur lézardé qui en constituait le seul horizon.

« Mais ensuite, il se fit plus pressant, plus exigeant. Il me terrorisait en me racontant ce que les démons faisaient aux petites filles désobéissantes. Pour finir, il me viola. Cela dura de mon cinquième à mon septième anniversaire. Puis, du jour au lendemain, il cessa de s’intéresser à moi.

— N’as-tu rien dit à tes parents ?

— Au début, j’avais trop honte. Je me sentais coupable, comme si c’était moi qui les trahissais. Et puis Ipour me menaçait en prétendant que mon père dépendait de lui pour sa subsistance. Comment pouvais-je savoir que ce n’était pas vrai ? Un jour pourtant, mon père s’en aperçut et y mit un terme. Néanmoins, il prétendit que tout cela n’était que des bêtises de petite fille, dont il ne fallait parler à personne.

— Mais, ta mère… ? »

Nofretka considéra le scribe d’un air désabusé.

« Ma mère apprenait à vivre seule. Mon père ne se préoccupait que de ses affaires, de ses navires revenant du sud dont le précieux chargement était échangé contre celui de ses navires revenant de la Grande Verte. »

Tous trois gardèrent le silence. Pour finir, Huy lui demanda :

« Qu’est devenue ta mère ?

— Je crois qu’elle est morte, répondit Nofretka. Plus j’y pense, plus j’ai la conviction qu’elle n’aurait jamais pris la fuite. J’aurais souhaité qu’elle en ait eu le courage, mais elle n’était pas faite pour cela. La mort lui était plus facile à accepter que les défis de l’inconnu. Et pourtant, quel risque elle courait ! Elle savait que Douaf la considérait comme son bien et qu’il était jaloux de ce qu’il possédait. Il n’était pas homme à faire crédit, pas plus qu’à partager.

— Quel homme supporterait de partager son épouse ? remarqua sèchement le scribe.

— Ce n’est pas aussi simple. Il considérait ma mère comme sa propriété – à ses yeux, l’amour, c’était cela. Elle avait les moyens, mais non le courage de le fuir. Alors, elle choisit une échappatoire plus dangereuse : elle le trompa. Et maintenant, elle est morte.

— Qui était son amant ?

— Je pense que c’était Méten. Celui-là même que mon père me destinait pour époux. Au moins, sa mort m’aura permis d’échapper à cet homme, quoiqu’il n’ait pas l’air de s’en rendre compte.

— Ton père s’en doutait-il ?

— Non. Il soupçonnait ton fils. »

Huy échangea un coup d’œil involontaire avec Psaro.

« Est-ce pour cette raison qu’Héby a disparu ?

— Il n’a pas disparu. »

Huy se passa la main sur le visage, puis, lentement, sortit la boucle de sa bourse.

« On a trouvé ceci près de l’allée où sa mère a cru le voir. Est-il en ville ?

— Oui.

— En as-tu la preuve ?

— Oui », confirma-t-elle en souriant.

C’était un sourire étrangement chaleureux – presque un sourire de soulagement.

« Une preuve de quelle nature ? interrogea Huy, la gorge nouée.

— Il est ici.

— Où ?

— Dans la pièce voisine. »

Huy se tourna vers la porte entrebâillée. La tête lui tournait. Parmi les pensées confuses qui surgissaient dans son cœur, l’une lui suggérait que cette fille était folle, que ses paroles étaient pure invention et qu’il était tombé dans un piège. Pour se rassurer, il tâta même le petit couteau de bronze à lame plate passé au dos de sa ceinture. Bien que vieille et usée, l’arme était aussi acérée qu’un silex. Il n’osait tourner la tête vers Psaro, mais il imaginait que le serviteur partageait sa stupéfaction. Il regarda la boucle qu’il avait posée sur la table, et qui paraissait plus grande qu’en réalité. Soudain, tous les détails de la pièce lui semblaient faux, tel le décor des mauvais mélodrames que donnaient les comédiens ambulants dans les villages du Delta, depuis leurs barges criardes. Et soudain, il dut refouler sa fureur. Héby avait tout combiné et l’avait mené par le bout du nez. Il l’avait fait venir, l’avait observé en silence par l’entrebâillement de la porte – il avait même eu sur lui cet avantage-là. Avec une acuité douloureuse, le scribe se rappela les bras si frêles et si forts autour de son cou, la chaleur d’une petite joue contre la sienne, les cheveux fins et doux, dont il se souvenait si bien qu’il croyait presque les sentir encore. Alors, il ne dut plus seulement contenir sa colère, mais ses larmes. Et aussi sa peur. Cependant, il lui restait une ultime ressource, une dernière initiative à prendre au risque de se donner en ridicule. Et si finalement il s’agissait d’un piège, Huy mourrait en combattant. Il souhaitait presque que ce fût une embuscade. Il souhaitait presque mourir.

« Héby ! cria-t-il. Sors de ta cachette, si c’est bien toi. Je suis ton père, ton Horus protecteur par le sang. Ne me tourne pas en dérision. Je te somme de sortir ! »

Héby poussa la porte et apparut sur le seuil.

La cité de la mer
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